4 Mar

Je crois que ce qui m’a fait défaut dans ma vie jusque là est cet eternel, crucial et terrible sentiment d’attente.
Quel est ce mystérieux sentiment qui surpasse la volonté? Pour procrastiner encore ses soupirs d’extase? Pour exister les poumons grands ouverts?
À chaque lecture psychologique, on se dit que cette fois-ci c’est la bonne. Que l’on va s’y mettre pour de bon. Le mécanisme est plus ancré que les restes du Titanic au fond de l’océan : on y croit, on le veut, on l’exécute trois jours et puis l’on retombe inexorablement dans ce cercle vicieux de l’attente.
Peut-être demain. Peut-être ce soir. Un jour.
On regarde, envieux, les photos des autres qui défilent sur l’écran du téléphone portable.
On a dépensé 300 dollars pour se voir le privilège d’afficher en temps réel la pseudo réussite Instagramée des autres.
L’attente mène à l’envie, mais rarement à l’action.
Alors j’ai attendu aussi, me mettant bien droite, au bout de cette file d’attente de ceux qui placent toujours un « mais » au bout de leur plus belles phrases.
« Moi aussi je quitterai tout pour faire le tour du monde…mais il faut bien vivre »
La contradiction saute aux yeux, mais je ne peux qu’acquiescer.
« Je sais ».
Et j’ai très longtemps su et réciter par cœur le dogme enseigné partout et par tout le monde : il faut travailler, gagner sa vie, réussir.

Réussir. (Verbe intransitif, du latin exire, sortir)
Avoir un résultat heureux, se terminer par un succès
Croître, se développer favorablement
Obtenir un succès, en particulier réaliser ses ambitions.

Pourquoi aller lire la définition d’un mot dont on pense connaître le sens immédiatement? Ce serait comme aller regarder « père » ou « mère ». On sait ce que cela veut dire, on croit le savoir.
Pourtant ce « ses », ce magnifique adjectif possessif suggère en lui même une réussite personnelle.
Réussir, c’est avant tout se réussir.
Mais je le vois bien, et de plus en plus chaque jour en m’en rendant à chaque fois un peu plus compte. Ce sont les autres, ces autres qui vont orienter mes choix, mes absences de décisions possessives.
« Regarde ta sœur, elle a le permis depuis ses 18 ans, et toi tu ne l’a toujours pas à 28 ans »
« Il gagne bien sa vie, il a réussi »
Il me faut coller à ces exemples variés de réussite scolaire, professionnelle, personnelles, sociales sans quoi la comparaison ne jouera pas en ma faveur.
Ça me paralyse, alors j’attends. Je prends de petites décisions, je fais de petites réussites et obtiens mon baccalauréat en lettres modernes, ma licence et mon masters métiers de la rédaction.
Ce que je veux faire dans la vie? Enseigner. Rien ne m’a jamais autant porté que cette envie d’apprendre la littérature à ceux qui n’ont pas la chance d’avoir deux parents passionnés par les émissions culturelles et les sorties au musée du dimanche après midi.
Ce que je fais dans la vie? Je suis rédactrice.

J’ai attendu. Je n’ai même pas essayé à vrai dire d’aller au bout de ce rêve d’enseignement. Bien sûr, la chute aurait pu être plus rude si j’avais eu à exercer une profession aux antipodes de mes passions. Mais je n’ai pas la flamme en me levant chaque matin. Je n’ai pas l’impression de réussir pour moi, mais uniquement pour les autres. La famille se satisfait d’avoir une rédactrice ans la famille, qui gagne sa vie et qui est professionnellement plus ou moins stable.
Combien de fois je me suis demandé ce qui m’avait poussé à ne pas donner plus, donner tout ce que j’avais pour aller au bout de mon rêve.
Quand me suis-je résolu à rayer ce projet de ma vie?
Quand me suis-je dit « c’est trop tard »?
Je ne tire aucune fierté à dire, aujourd’hui, que je suis rédactrice.
« Et ça consiste en quoi exactement? »
 » Écrire des biographies de courtiers immobiliers pour leur site web » (je ne sais pas pourquoi je commence toujours par décrire le côté le plus rébarbatif de mon métier, l’envie, sans doutes, de m’auto infliger la sentence de mon absence de courage dans mes aspirations professionnelles)
L’exemple même de la réussite à sens unique. Je ne me plains pas, après tout, je gagne ma vie et c’est ce que l’on m’a demandé de faire.
Assez de sous pour aller en vacances 2 semaines par an, pour sortir au restaurant, acheter les cadeaux de noël et boire du bon vin.
J’ai l’impression que ma vie ressemble parfois aux ventres tendus et remplis de ces hommes d’affaires qui dinent au restaurant. Remplis mais qui finiront par le tuer.

Mais alors, pourquoi attendre? Il suffirait de la prise de conscience ultime : la mort d’un proche.
« On peut partir si vite. Tout peut se terminer demain. Il faut vivre maintenant »
J’entends résonner en moi des phrases à la portée sémantique des politiques du XXIe siècle. Des promesses absorbées par un immense papier buvard : MAIS.

J’abandonne donc mes rêves professionnels, me contente d’avoir la chance d’écrire dans mon métier et de gagner ma vie.
J’envie évidemment secrètement mes anciens camarades de masters reconvertis qui sont maintenant enseignants après avoir décidé de sacrifier 2 ans de leur vie aux révisions et examens. Ils n’en ont jamais rien su. Je les félicitais et, au fond de moi, leur en voulait de réussir là où j’avais lamentablement échoué.

Puis le temps passe et s’agite. On se conforte en jetant un œil sur ceux qui, comme nous restent embourbés dans leur conjonction de coordination. Parfois, cela est finalement leur rêve d’accomplissement : les enfants, le travail, les vacances à Cuba et le téléfilm du vendredi soir.
Pourtant, à chaque fois que je me retrouve seule, dans mon canapé un vendredi soir à regarder n’importe quelle émission, le lendemain j’ai le goût de devenir anorexique de mon mode de vie.
Rien ne changera. Je regarderai des émissions après avoir tergiversé quelques minutes à sortir, aller au musée, apprendre la musique et me ferait vomir intérieurement le lendemain à l’aube.
Puis finalement, cette exposition de Rodin que je voulais voir est terminée, ce concert de Chopin passé depuis une semaine.
La prochaine fois. Ce sont pourtant de petites décisions, on ne parle pas de changer de carrière, juste de sortir et de s’enrichir comme on aime le faire.
J’aurais dû le voir venir, déjà ma faculté à renvoyer les documents administratifs dans les temps était proche du néant, mon taux de résistance face à une part de gâteau au chocolat absent et mes coups de folies réalisés depuis 26 longues années au nombre incommensurable de un.

Alors on regarde les photos de ses amis en Australie dans son canapé, on like amèrement en se rassurant « un jour ce sera moi ».
Oui mais quel jour? Quand?
Qu’est ce que je n’ai pas encore compris dans cette histoire? C’est moi qui ai le pouvoir.
Je sors une feuille et un stylo : le légendaire tableau des plus et des moins.
C’est vrai, c’est un sacré risque de tout plaquer pour aller voir ailleurs si j’y suis. Puis je n’aurais plus de travail, j’ai pas beaucoup d’argent de côté (en fait rien du tout), je ne parle aucune autre langue que le français, je ne connais personne.
La peur. Et si tout se passait mal? Si je devais revenir et subir le jugement des autres, la galère financière, le chômage?
En réalité, deux questions à se poser.
– Est-ce que ça en vaut vraiment la peine?
– Est-ce que j’en ai envie?

Je ne sais pas. Je ne sais plus. En plus je vais devoir penser à l’appartement, le chat, résilier l’électricité, internet.
Découragement. L’évasion et la réussite était à un pas, mais ce barrage titanesque me fige. D’immenses troncs d’arbre dans mes petites roues fragiles.
Oui, bien sûr que j’en ai envie. Je ne sais pas trop pourquoi mais je suis attirée par ça. Peut être parce que j’ai aimé quitter ma ville natale à 18 ans pour étudier à 200km. Depuis, 10 années ce sont écoulées et je connais Lille par cœur.
Je voudrais entrer dans une ville inconnue, la parcourir et m’y perdre tout en sachant que dans quelques semaines, je saurais où je suis. Je veux encore ce sentiment d’ivresse urbaine. Cette virginité oculaire. Je veux me faire dépuceler par le plus de villes possibles.
« Le voyage est une suite de disparitions irréparables »[1]. Je sais que cette décision aura des conséquences et à chaque fois que je m’imagine la prendre, je ressens la même chose que lorsque j’ai dû embrasser une fille pour la première fois.
Alors, cette peur, on en fait quoi? Parce qu’objectivement il n’y a que deux portes de sorties. On se laisse submerger par elle, on continue à ne pas prendre de risque qui ne peut être quantifiable ou on se jette à bras le corps dedans quitte à tout perdre?

[1] Paul Nizan, Aden-Arabie, Reider, Paris 1931

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